PANDORE

(Création 2020)

Prédictologie ​numérique

Le futur c'était mieux avant

De la localisation de notre intelligence

Alors que notre cerveau, symbolise communément la centrale de nos actes et de nos pensées, l’émergence du concept de « deuxième cerveau », émanant de recherches poussées en micro-biologie, bouscule l’idée d’une centralisation crânienne de l’intelligence. En effet, de nombreuses découvertes scientifiques corroborent l’existence d’une deuxième centrale, microbiotique, au plus profond de nos entrailles. 

200 millions de neurones connectés à la surface de nos intestins, 100 000 milliards de bactéries hébergées entre intestins grêles et colon, organisées en communautés de micro-organismes, promptes à assurer un rétrocontrôle sensible, une pensée organique, un dialogue avec notre intelligence encéphalique. Il semblerait que quelque chose pense en nous sans être tout à fait nous, lorsque notre système digestif, à travers le microbiote, agit et transforme nos identités, façonne notre rapport au monde. Des expériences démontrent que changer la flore intestinale d’un individu, modifie le comportement de celui-ci. Ce microbiote agit et transforme nos identités, nos manières d’être au monde. 

Ces recherches et découvertes ont nommé cet élargissement d’intelligence plus organique et sentimental « deuxième cerveau ». 

 

L’humain augmenté 

Depuis une quinzaine d’années, cet intellect endogène n’est plus la seule intelligence qui pense en nous. Celle-ci est elle, exogène, elle régit nos horloges biologiques, elle calcule à notre place, elle accède à nos désirs les plus secrets, connait nos numéros de comptes en banque mieux que nous mêmes, elle prédit la météo, nous informe, nous aide à nous localiser, à se rappeler, à traduire, à communiquer… 

Pierre-Marc de Biasi directeur de recherche au CNRS nomme cette nouvelle intelligence « troisième cerveau ». La démocratisation de l’usage des smartphones s’est imposée comme un des plus grand bouleversements de nos manières de vivre. Le téléphone portable n’est pas qu’un intercesseur efficace du réel, il est devenu notre point de vue sur le monde. Il se présente comme un dispositif à la fois intrusif, injonctif et addictif qui métamorphose nos usages et nos représentations, 

qui modifie durablement notre façon de vivre notre quotidien autant que notre manière d’appréhender le futur.

 

 

Jamais, dans toute l’histoire de notre culture, notre mémoire individuelle et collective n’a été, si massivement et si activement externalisée à notre corps et à l’espace matériel de notre vie. Le smartphone est devenu la clé de « tous les savoirs du monde »et il s’impose peu à peu comme la principale porte d’entrée à notre bien commun intellectuel. 

Mais en se connectant à une intelligence collective supérieure (internet) les smartphones donnent aussi accès à nos intimités, ils permettent d’espionner nos vies privées, de vendre nos profils au plus offrant, de manipuler nos informations pour orienter nos intentions de vote. Le philosophe Bernard Stiegler décrit le terme « disruption » comme un phénomène d'accélération de l'innovation, « il s'agit d'aller plus vite que les sociétés pour leur imposer des modèles qui détruisent les structures sociales et rendent la puissance publique impuissante. C'est en quelque sorte une stratégie de tétanisation de l'adversaire". Pour les seigneurs de la guerre économique, la révolution numérique propose un monde qui n’en est plus un, un monde gouverné par les Data Centers et les algorithmes, un monde dangereux, en permanente instabilité, dans lequel selon lui, les individus et les groupes sont partout gagnés par le désespoir et la folie.

 

L’écriture prédictive / les entrailles d’un smartphone 

Pandore est une performance de prédictologie numérique dans laquelle deux performeurs développent un espace de rituel sacrificiel collectif (à la manière des devins et aruspices de l’antiquité qui consultait l’oracle dans les viscères d’animaux ou d’humains). Un procédé contemporain permettant de lire dans les entrailles de ce troisième cerveau, pour dessiner enfin les contours de notre futur relationnel. 

Ce dispositif puise dans l’analyse aléatoire des générateurs de suggestions de vocabulaire (générateur d’écriture intuitive/Saisie prédictive…) de nos SMS qui aide l’utilisateur à déterminer et à choisir le mot qu’il a en tête. L’écriture intuitive consiste à apporter une aide en proposant l’écriture du mot avant d’avoir tapé toutes les lettres. Celle-ci est générée et évolue sans cesse en fonction d’une analyse comportementale établie par les échanges de nos communications. 

 

 

Étymologiquement, intuition, intueor, intuitus qui se rapportent à l’acte et à l’attention du regard. L’intuition étant le propre de la conscience, de l’intelligence.

Une extension mémorielle qui nous aide à choisir les mots que nous avons en tête… 

 

 

Ces algorithmes, cette intelligence artificielle génératrice d’intuitions préfabriquées est le moteur inconscient de notre troisième cerveau, ils fonctionnent aussi étrangement de manière assez similaire selon le même modèle que nos microbiotes. Changer la flore intestinale de nos smartphones reviendrait elle à transformer nos comportements ?

 

 

L’interprétation comme esthétique 

Cette performance consiste donc à générer des SMS en construisant des messages uniquement en forçant la fonction de texte intuitif.

Le SMS produit ainsi une matière textuelle aléatoire qu’il s’agit ensuite d’interpréter. Démarre ici la performance d’improvisation, d’interprétation divinatoire. Donner du sens, traduire un signe pour lui faire produire du sens. Tout comme les rêves sont pour Freud la voie royale qui mène à l’inconscient, tout comme les rêves sont un outil de compréhension du monde réel pour Michel Leiris, le rêve comme matière pour traduire ce qui nous échappe durant la journée, les predictologies de Pandore permettent aux deux performeurs(euses) de parler de la face cachée de nos désirs, de nos relations et de nos devenirs.

  • Interpréter pour donner du sens à quelque chose qui nous échappe, comme traduction plastique de nos états d’âme, nos paysages intérieurs. Donner à voir quelque chose de notre monde invisible. Il s’agit ici de considérer  l’interprétation d’un signe, d’un rêve, d’un présage comme une esthétique au sens philosophique du terme, ayant pour objet les perceptions, les sens, le beau. Faire d’un SMS la cimaise de nos relations aux mondes. 

Photos : Clément Martin